F5LBD

souvenirs d'un radiotélégraphiste

Je suis né en 1930. Après des années d'études primaires, de 1935 à 1944, j'ai quitté l'école à 14 ans, comme beaucoup de mes camarades à cette époque et je suis entré immédiatement dans la vie active comme ouvrier.
A 18 ans, j’étais bien évidement sans qualification. Papa rêvait de me faire faire des études afin de devenir dépanneur radio : "tu pourras être comme Monsieur B.., c'est un métier intéressant", disait-il. Monsieur B.., c'était le dépanneur TSF du coin.
Oui mais, comment faire ? Des études payantes n'étaient pas envisageables, alors ? La solution : m'engager dans les Transmissions de l'Armée de Terre par exemple.
C'est ainsi qu'au mois de juin 1948, à l'âge de 18 ans, je me suis engagé au 118ème Bataillon de Transmissions à Nancy.


Ce n'était pas si simple de réaliser ce rêve de devenir dépanneur radio ; je n'avais aucune formation en radioélectricité. Et puis, engagé à cette époque, on ne vous demandait pas vos désidératas.

J'ai d'abord été affecté à la section fil, comme monteur de lignes téléphoniques. Monter à des poteaux, cela ne me plaisait guère. Après quelques semaines, j'ai eu l'audace (eh oui ! l'audace, car on ne vous permettait pas trop de réclamer à cette époque), de demander à être versé à la section radio.

C'est à ce moment-là que j'ai commencé à apprendre la lecture au son du Morse.
Il fallait former beaucoup de radiotélégraphistes et c'est sans doute pour cela qu'il m'a été aussi facile de changer de spécialité. Je pensais déjà au Morse audio en 1948, quelques mois avant mes 18 ans. Je regardais les signes du Morse dans le dictionnaire.

Je m'imaginais (idée farfelue) que l'on pouvait écrire le Morse en sténo. J'apprenais, en même temps que les signes graphiques points et traits du Morse, la sténo méthode Delaunay. Lorsque je partais au travail le matin, je récitais le Morse dans ma tête. Mais, bien sûr, je ne récitais pas le son, je n'avais aucune idée de ce que c'était. J'avais vaguement entendu dire que le son du A était : " didah " mais quant à le reconnaître, les oreilles sur les ondes courtes du poste de TSF, je n'en n'étais pas à ce stade.

Sur le poste de TSF familial, j'entendais parfois des sons, peut-être du Morse ? C'était en tous cas incompréhensible pour moi.

Lorsque j'ai été affecté à la section Radio du 118ème B.T. à Nancy, l'apprentissage du Morse ne ressemblait évidemment en rien à l'idée (fausse) que je m'en étais faite.

Les sapeurs radiotélégraphistes de la section radio (on les appelait encore ainsi à l'époque), avaient commencé à apprendre le Morse quatre mois plus tôt. Il fallait, en quelque sorte, que je comble mon retard.

Pour mes débuts d'apprentissage du Morse, j'ai eu un Sergent instructeur pour moi tout seul pendant plusieurs semaines. Ensuite, deux autres engagés sont arrivés. Bien sûr, nous ne faisions pas que de la radio, nous suivions aussi des cours d'instruction militaire.

Les premières séances de lecture au son, j'ai bien cru que je ne parviendrais jamais à décrypter du Morse audio. (Je précise audio, pour bien faire la différence avec le Morse optique, pour lequel on lit traits et points, alors que pour le Morse audio on doit écouter uniquement le son de chaque caractère).
Les premiers jours, je n'entendais qu'une suite de sons, sans distinguer les dit (points) des dah (traits).
Ensuite, j’ai eu pour instructeur le Sergent Valentin ; j'ai commencé à reconnaître les sons des caractères lettres, chiffres etc..
A partir de ce moment, tout a été très vite. J'ai appris par coeur le son de chaque caractère en peu de temps. Après huit à quinze jours, je lisais à VMH 600 (10 mots/min). Le cap des 800, 900 mots à l’heure fut franchi après deux à trois mois.
Mais pas celui de la manipulation !

Nous apprenions aussi à utiliser le poste de campagne SCR 399 qui comprenait : un émetteur BC 610 d'une puissance de 400 watts en graphie, les récepteurs BC 342, BC 312 ainsi que de nombreux accessoires. Il fallait aussi apprendre la procédure radiotélégraphique, les codes.
Après deux mois de service, j'ai passé avec succès un premier examen technique radio et j'ai obtenu le Diplôme n° 151/ Trans (Opérateur de poste Radiotélégraphique de Campagne) à Nancy le 18 août 1948.
Nous n'étions pas peu fiers, les titulaires de ce Diplôme ! Nous étions autorisés à porter, enfilé sur la patte d'épaule du blouson kaki, l'insigne noir en étoffe avec les lettres TSF en rouge.


Ce même insigne existait en couleur or. Mais pour être autorisé à le porter, il fallait avoir réussi les épreuves du CERTIFICAT N° 251 / TRANS. Je ne devais obtenir ce certificat que bien plus tard, pendant mon séjour au Cambodge en février 1951.


Pendant notre apprentissage de lecture au son du Morse, nous avions aussi des séances d'entraînement à la manipulation de Morse, uniquement avec le manipulateur vertical type PTT. L'instructeur écoutait notre manipulation et attribuait une note sur 20.

Et c'est ainsi, sans doute avec une formation insuffisante en durée, qu'un jour d'automne 1948, j'étais opérateur radio dans un shelter équipé d'un SCR 399 avec un Sergent pour chef de poste. Nous étions détachés pour les liaisons radio entre Lille et Nancy.

Notre véhicule GMC était garé au fond du parc des : « Grands Bureaux des Mines » à LILLE pour assurer la liaison radio avec Nancy.
Un soir, alors que le Sergent était en permission de spectacle, j'étais de service à la radio dans le shelter. Je devais assurer seul, pour la première fois, la liaison avec Nancy. C'était QRU (c’est-à-dire sans trafic) à chaque rendez-vous avec Nancy depuis plusieurs jours. C'est assez ému que je mis les appareils sous tension, pour le rendez-vous avec Nancy à l'heure prévue. Je n'avais aucune expérience de trafic sur les ondes.
L'opérateur de Nancy m'a annoncé QTC (j’ai un message pour vous).


Avec une manipulation hésitante et tremblante, je lui ai transmis : " QRV " (je suis prêt à copier). Il m'a transmis un message manipulé rapidement, tellement rapidement que je n'ai rien copié. Je lui ai demandé de répéter le QTC (message) : " QRS " (veuillez manipuler plus lentement). C'est alors qu'il m'a transmis, répété plusieurs fois, un code de l'époque qui signifiait : "Changez d'opérateur, mettez un opérateur qualifié ".
J’étais très paniqué. Finalement, j'ai cessé de lui répondre et j'ai attendu que le Sergent rentre de permission vers les 23 heures.
Quand ce dernier est arrivé, je lui ai raconté ce qui s'était passé ; il n'a fait aucun commentaire. Il a appelé l'opérateur de Nancy et s'est mis à trafiquer avec lui à une grande vitesse. Je n'ai rien compris des échanges et je me demandais bien si j'arriverais à trafiquer un jour ?

De retour à Nancy, les cours radio ont repris en salle.

Une courte permission au moment de Noël et, à mon retour, j'ai appris que j'étais désigné pour effectuer un séjour en Indochine.

A partir de ce moment, j'ai manqué les cours certains jours, j'étais plus souvent à regarder et à écouter trafiquer un radiotélégraphiste professionnel dans le civil. Ce dernier faisait son service militaire et, ses classes terminées, il assurait maintenant le trafic radio avec des stations dispersées dans la région. J'allais souvent dans cette salle de trafic radio où il y avait très rarement des visites d'autorités. Je ne me lassais pas d'écouter le trafic échangé et de regarder faire l'opérateur.

Peu de semaines après, je partais en Indochine.
J'avais appris certaines choses, certains comportements : par exemple un calme exemplaire de la part de l’opérateur.. Mais je n’avais toujours pas de pratique.

Au début de mon séjour au Cambodge, j’ai été incorporé dans une équipe qui assurait l'écoute permanente d'une fréquence. Chacun notre tour, nous assurions un quart de jour ou de nuit. Nous devions répondre aux appels éventuels de stations dispersées dans la nature, dont nous avions la liste, stations susceptibles d'appeler, surtout en cas de péril, d'attaques des rebelles.., de messages urgents.. 

14 décembre 1949 - Phnom-Penh - Mr Michel Baudoin au poste radio de sécurité

Un jour, après minuit, appels d'une station, QTC (message) chiffré très urgent.
Je transmet QRV (je suis prêt à copier) et, comme à LILLE l'automne dernier, le message terminé, je n'avais presque rien copié, c'était beaucoup trop rapide pour le jeune opérateur que j’étais. J'ai demandé répétition du message et en deux codes : « Veuillez manipuler plus lentement et répéter les mots ou groupe deux fois ».
Mon correspondant s’est mis à manipuler plus lentement en répétant les groupes deux fois. Il était de toutes façons très important, que le message soit reçu. J'ai collationné le message, comme cela devait se faire.... au final tout était bon. J'étais satisfait et cela ma donné confiance pour une première fois. C’était le début de nombreux autres messages reçus ou transmis au fil des mois et des années.Il faut signaler que le trafic en Morse, dans des régions comme l'Extrême-Orient, est beaucoup plus difficile à intercepter qu'en Europe, car il y a pratiquement toujours des perturbations atmosphériques, d’où des crachotements à la réception.
Imaginez-vous, lorsqu'il y a de l'orage en Europe ! En Extrême-Orient, c'était tous les jours qu'il fallait lire le Morse dans les crachotements atmosphériques
.

Durant le séjour de 29 mois, je me suis perfectionné par de nombreux contacts et trafic en Morse. D'abord, en déplacement à pied en opération, (on marchait toute la journée avec seulement 2 à 3 heures de pause la nuit) l’émetteur-récepteur, un SCR 284 porté sur le dos ainsi que la génératrice à main. Nous étions deux opérateurs radios, l'un portait l’émetteur-récepteur, l'autre la génératrice. Le tout était très lourd, plus un fusil US 17 ou bien une mitraillette sten..... Arme plus de sécurité pour les radios que vraiment efficace, car on aurait bien été en peine de les utiliser en cas de péril avec tout ce barda si lourd.

Mon baptême du feu a eu lieu lors d'une opération en 1949, à ce moment-là on m'a demandé de mettre en oeuvre la liaison radio.. en phonie cette fois.
Ces opérations dans la rizière ou en forêt, opérateur radio détaché à la légion étrangère ou à l'infanterie, ont duré la moitié de mon séjour de 30 mois. L'autre partie du séjour, j'ai été affecté radiotélégraphiste dans un poste à Takéo au Cambodge. C'est là que j'ai appris à me débrouiller pour l'alimentation de la station sur accumulateurs au plomb qui étaient rechargés par un petit groupe dont je ne me souviens plus du nom. Peut-être était-ce un groupe BRIBAN ?

En 1951, c'était le retour en France.

Confirmé dans ma spécialité d'exploitant radiotélégraphiste par l'obtention de plusieurs certificats et diplômes, j'ai été instructeur radio pendant mon séjour de deux ans dans les forces françaises en Allemagne.

En 1954, j'ai été envoyé de nouveau d'office en Indochine pour deux ans.

De 1956 à 1959, c'était un séjour en Algérie.

1957 - Dra El Mizan - Algérie - Etablissement d'une liaison à l'arrière d'un dodge. 

 Après, de nouveau affecté dans les forces françaises en Allemagne et, pour terminer, affecté en France de 1964 à 1966. Pendant tous mes séjours hors de France, c'était toujours la Radiotélégraphie.

En 1966, j'ai quitté l'Armée et j'ai passé un concours d'Agent des transmissions. C’est ainsi que j’ai continué à œuvrer dans la radio jusqu'en 1982.

En 1982, j'ai quitté avec regret la radio, affecté à un autre travail qui n'avait plus rien à voir avec la radio, jusqu'à ma retraite en 1990.
http://le18histoirequartier.blogspot.com/search/label/radio
----------------------------------------------------------------------------------

Souvenirs de la CAER en Indochine 1954/1956

 

 

En cette fin avril 1954, nous étions plus d’une dizaine de sous-officiers de l’Arme des Transmissions, plus des parachutistes, à rejoindre Saigon par un avion de la Compagnie Aigle Azur.
Nous étions tous habillés en tenue civile et munis chacun d’un passeport à présenter dans les différentes escales.
En arrivant à Tan Son Hut, l’aéroport de Saigon, l’ambiance n’était plus la même que lors de mon premier débarquement du navire SS Champollion en 1949, l’Indochine s’appelait encore : « Indochine française » pour quelques mois en 1949.

A l’arrivée pour ce deuxième séjour, un douanier vietnamien a fouillé mes bagages à main, il a sorti un livre de messe à couverture noire de mes bagages, il m’a demandé ce que c’était ?
Je lui ai répondu qu’il pouvait lire à l’intérieur.
Ce qu’il a fait, je ne sais pas s’il a compris la lecture, il n’a pas insisté, il l’a replacé dans mes bagages.
Un véhicule nous attendait, nous avons été transporté à la CAER ou Compagnie Autonome d’Ecoutes et de Radiogoniométrie à Saigon.
Après notre passage au bureau du Trésorier afin de percevoir notre solde, ainsi que dans différents bureaux, on nous a retiré notre passeport. .
Après plusieurs jours passés à la CAER à Saigon, nous avons été plusieurs à rejoindre un détachement de la CAER à Hanoi au Tonkin.
C’est un avion d’Air Vietnam qui nous a transporté à Hanoï le 8 mai 1954.

 

 

Le détachement de la CAER était installé dans l’ex-jardin botanique de Hanoi.
Nous avons été accueillis par le Sergent-chef Hoffman., chef du Service général, il était originaire d’Allemagne de l’est, il avait accompli cinq ans ou plus dans la Légion étrangère, il s’était fait naturaliser français et s’était engagé dans  l’arme des Transmissions métropolitaines.
(le légionnaire qui avait accompli cinq ans dans la légion  étrangère, pouvaient demander la nationalité française).
Le Sergent-chef Hofmann parlait le français, il nous a expliqué les consignes de sécurité.
Chacun de nous devait rejoindre immédiatement un poste de combat à l’intérieur du jardin botanique de jour ou de nuit en cas d’attaque..
Les nouvelles concernant le camp retranché de Dien Bien Phu étaient très mauvaises, il venait de tomber aux mains des communistes de Ho chi-Minh.
Une rumeur circulait selon laquelle, Hanoi était menacé à son tour d’encerclement par les forces communistes du VietMinh.
Le lendemain de notre arrivée à la CAER à Hanoï, nous avons passé un test de lecture au son de Morse. L’Adjudant Lécuyer et moi même, nous avions fait zéro faute.
A la suite de ces bons résultats j’ai été affecté avec lui à un poste dit : «  bureau de contrôle ».
Les autres opérateurs qui ont passé le test, ont été affectés dans d’autres centres de moindre importance dispersés au Tonkin ou bien ils ont été affectés à la radiogoniométrie mobile.

 

 

La radiogoniométrie circulait dans tout le Tonkin en Dodge 4X4 avec une antenne bien visible sur le toit du véhicule.
Cela ne pouvait pas passer inaperçu, cependant ils ne sont jamais tombés dans une embuscade.
Par contre, l’exercice de la radiogoniométrie mobile n’était pas sans autres risques, chaque jour des véhicules de toutes catégories sautaient sur des mines de forte puissance qui étaient placées pendant la nuit sous le goudron de la route par le Vietminh : des galeries souterraines étaient creusés à partir du bord de la route et les mines étaient placées sous le revêtement macadam.

Parfois le véhicule qui faisait l’ouverture de route sautait, d’autres fois plusieurs véhicules passaient et c’était le énième véhicule qui sautait, c’était aussi bien un véhicule léger qu’un véhicule lourd, le macadam de la route s’écroulait à n’importe quel moment, déclenchant l’allumeur de la mine.
Un sous-officier de la gonio mobile est mort, victime de l’une de ces mines, il a été tué sur le coup, son corps est passé à travers la bâche du Dodge 4X4.
Il a été projeté à plusieurs mètres de la route dans la rizière.
Il y avait également deux sous-officiers qui étaient en mission, chacun leur tour dans un avion qui était piloté par un militaire de l’armée de l’air.
Ils survolaient le Tonkin et au-delà Dien Bien Phu, leur mission était la même que la gonio mobile..

 

 

A Hanoi, une ambiance très spéciale régnait dans les cafés fréquentés par les militaires, certains militaires qui participaient à l’ouverture de route le matin, pouvaient sauter sur une mine le lendemain.
Un copain Sylvain Lopez, de retour de la gonio mobile, m’a raconté : « un autobus chargé de nombreuses personnes avec bagages (comme les bus pouvaient être chargés à l’époque au
Tonkin) a sauté sur une mine, alors que celui-ci roulait à quelques mètres devant leur Dodge 4X4.
Tous les occupants du bus ont été tués, certains étaient déchiquetés, des lambeaux de chair pendaient ou étaient dispersés, c’était affreux.
Il a pris une photo pour avoir un témoignage de cette horreur.
Un Lieutenant s’est approché de lui, lui a pris son appareil photo, a sorti la pellicule de l’appareil et l’a jetée en le critiquant sévèrement.
Peut-être ne fallait-il pas que la métropole sache ce qui se passait en Indochine ?

 

 

Une dizaine de jours après la chute de Dien Bien Phu, nous avons vu arriver au jardin botanique de Hanoi, deux militaires français d’une maigreur extrême.
Ils avaient réussi à s’échapper du camp retranché de Dien Bien Phu lorsque celui-ci était tombé, ils ont marché à pieds jusqu’à Hanoi, échappant par ruse mais aussi par chance au Vietminh.
Après la mort des deux sous-officiers en gonio mobile, j’ai voulu me porter volontaire pour la gonio mobile, j’avais honte de mon travail sans risques.

La nuit, nous entendions des détonations, des tirs de mitrailleuse et autres armes autour de Hanoi.
Une nuit, un sous-officier est venu me réveiller à plus d’une heure du matin, il m’a dit : « tu entends ! Çà tire ! ».
« Oui, que veux tu faire ? Dors ! » lui ai-je dis.
Le lendemain, j’ai appris que ce sous-officier, à plusieurs reprises, avait déjà réveillé plusieurs personnes, pour leur dire la même chose qu’à moi. Cet homme devait être malheureux..

L’ex-jardin botanique, où nous étions installés, était gardé par un détachement de militaires originaires du Sénégal.
Chaque jour le sous-officier de permanence était responsable du détachement chargé de notre protection.
Un mot de passe était évidemment  nécessaire pour entrer dans le camp.
Tout chef de bord ou conducteur de véhicule devait présenter un laissez-passer au chef du poste de garde.
Un jour, alors que c’était mon tour d’être de permanence, j’ai expliqué les consignes au chef du poste de garde : « il ne faut laisser entrer aucun véhicule sans la présentation du laissez-passer ».
Mon prédécesseur la veille avait pris des jours d’arrêts, la sentinelle a laisser passer le Commandant sans lui demander son laissez-passer..
Alors que j’étais en train de prendre mon repas, un sous-officier est venu m’avertir :  « la sentinelle est en train d’arrêter dans les deux sens tous les véhicules qui circulent sur la route en face du poste de garde ».
Je me suis précipité au poste de garde, deux longues files d’automobiles dans les deux sens étaient arrêtées sur la route.
J’ai fais circuler toutes ces voitures et j’ai expliqué de nouveau au chef de poste : qu’il s’agissait de demander le laissez-passer uniquement aux véhicules qui entraient dans le camp.

 

 

 

Un jour que j’étais de repos, je suis allé me promener à Hanoi, je me suis assis un moment sur un banc dans le lieu appelé « le petit lac ».
Un mendiant s’est approché de moi, je lui ai donné quelques piastres.
Un Vietnamien âgé qui avait observé la scène, s’est approché de moi et m’a dit : « vous avez donné à ce mendiant, vous allez avoir tous les mendiants qui vont venir.. il ne faut pas donner.. ». 
Le 21 juillet 1954, les accords de la Conférence de Genève ont été signés, mettant fin  aux combats en Indochine, à des dates différentes selon les secteurs.
La CAER a quitté Hanoï le 5 août 1954.
Un nouveau Centre pour la CAER avait été construit sur la presqu’île de Doson  au sud de Haïphong.
J’ai été désigné pour exercer la fonction de Dirigeur Gonio à Doson, fonction que j’exercerai  jusqu’à l’évacuation du Tonkin début 1955.

Dans le courant de l’été 1954, nous avons subi un typhon d’une violence extrême, il était impossible de marcher debout, le toit en tôle du baraquement qui nous servait de chambre à coucher, a été emporté.
A la sortie de la presqu’île de Doson, la route qui longe la mer d’un côté, avec des rochers abrupts de l’autre côté, a été détruite par les vagues, nous étions isolés du continent.
Cette route fut réparée quelques jours plus tard, le ravitaillement et les liaisons avec Haïphong ont pu reprendre de nouveau.

De temps en temps, nous profitions d’une liaison sur Haïphong pour aller y faire quelques emplettes.

Dans le courant de janvier 1955, j’ai été désigné pour rejoindre un Centre de la CAER à Tourane, afin d’y exercer à nouveau les fonctions de Dirigeur gonio, « vous êtes attendu de toute urgence » était-il précisé sur le télégramme.
J’ai reçu un ordre de mission pour prendre un avion militaire.
Au dernier moment, un responsable de l’armée de l’air m’a dit qu’il était formellement interdit de posséder une arme avec moi dans l’avion.
J’ai été trouver le responsable de l’armurerie le Sergent-chef  Dubreuil, il m’a répondu : « débrouille toi, emporte ton arme, je ne peux pas la garder ici ».
J’ai été contraint de mettre mon arme, une carabine US, dans ma cantine qui suivait par un autre transport.
Parvenu à Tourane, j’ai vu arriver tous les jours des bagages d’opérateurs qui avaient quitté Doson comme moi.
Certains bagages étaient pillés, les fermetures des cantines étaient forcées et les cantines ou valises étaient vides..
Pendant plus d’une semaine, j’ai attendu de recevoir ma cantine..
Enfin ! Elle est arrivée ! Deux fermetures de la cantine avaient été forcées, cassées et ouvertes, la troisième fermeture était intacte. Les pilleurs auraient-ils été dérangés ?
J’ai ouvert la cantine, la carabine US était là sous le linge. Ouf !
La Providence dont ma mère parlait avant son décès en 1939, avait été là.
Je me suis promis que si le même fait se reproduisait, je refuserais catégoriquement de transporter mon arme individuelle de cette façon, j’en réfèrerais à l’autorité.
C’est ce que j’aurais dû faire, lorsque l’armurier a refusé de garder mon  arme.
Mais on ne peut pas tout prévoir ?

 

 

 

Ce 15 janvier 1955, dans le Dakota qui me transporte à Tourane, il y a des familles vietnamiennes qui sont évacuées du Tonkin.
L’avion est très chahuté par des turbulences, des enfants sont pris de vomissements dans l’avion, il y a une odeur qui donne la nausée, je ne me sens pas bien à mon tour..
Nous sommes assis sur les côtés, des bancs en ferraille avec des matériels divers au milieu.
Il fait froid dans l’avion, la température ne doit pas être loin de zéro degré.
Lorsque nous avons touché le sol à Tourane dans l’après-midi, il faisait plus de 35 degrés !..
Un contraste saisissant, pendant quelques instants, j’ai été suffoqué.
Un véhicule m’attendait et m’a transporté à la caserne Joffre à Tourane.

Au Centre de la CAER à Tourane, la place de Dirigeur pour laquelle  j’étais attendu d’urgence, était déjà occupée par l’Adjudant Lécuyer, lequel était avec moi précédemment  aux Contrôles radioélectriques à Hanoi.
J’ai fait part de ces faits au Lieutenant  qui commandait le Centre.
Pendant plusieurs jours, il m’a donné pour mission de copier la presse VietMinh qui était émise en Morse en langue anglaise,  copie que je devais lui remettre personnellement.
Après quelques semaines, lorsque tous les personnels du Tonkin ont rejoint le Centre de Tourane, j’ai été affecté comme opérateur au Centre.
Au fil des mois, nous avons bien été forcé de constater que la présence française était devenue indésirable.
Un jour il y a eu une manifestation, de nombreux vietnamiens ont défilé dans la rue devant la caserne, ils brandissaient  des pancartes écrites en vietnamien, nous étions consignés à la caserne pour éviter tout incident.
Un autre jour, j’ai pris un cyclo, pour me transporter depuis la Caserne Joffre jusqu’au Centre de Tourane.

La course qui coûtait habituellement  x  piastres, était multipliée par trois à l’arrivée.
J’ai protesté auprès du conducteur du cyclo pour ce tarif abusif.
Il a couru vers une patrouille de l’armée vietnamienne, il est revenu avec un gradé vietnamien. La patrouille m’a entouré, le chef de patrouille s’est avancé menaçant et m’a dit : « toi payer ! ».
D’autres militaires français ont reçu des cailloux lancés par des vietnamiens..

Début 1955, le Centre de la CAER de Tourane a déménagé pour un autre Centre CAER situé au Cap Saint-Jacques.
Nous étions logés et nourris dans une caserne de la Légion étrangère.
Le Centre était situé sur une hauteur à quelques kilomètres. Le transport s’effectuait avec un véhicule pour les relèves d’opérateurs.

Une grande partie des personnels militaires et civils du Centre ont quitté le Cap Saint-Jacques le 28 avril 1956 pour fin de séjour et rapatriement sur la métropole.
Les personnels non rapatriés, peu nombreux, ont fermé le Centre et ont rejoint un autre Centre à Séno  au Laos.

Fin du deuxième séjour en Indochine

---------------------------------------------------------------------------------------------------------------